Quand je sortirai d’ici de Chico Buarque
Au début de Quand je sortirai d’ici, Eulálio d’Assumpção est alité dans un hôpital public bondé de Rio de Janeiro. Âgé d’une centaine d’années et avide de parler, il s’adresse aux infirmières, à sa fille âgée, à des proches absents et à des auditeurs imaginaires. On ne sait pas vraiment si quelqu’un l’écoute.
Eulálio appartenait autrefois à une famille puissante. Parmi ses ancêtres figuraient des marchands d’esclaves, des propriétaires terriens, un baron impérial et un sénateur de la République brésilienne. Leur nom leur ouvrait des portes, leurs biens semblaient immuables et leurs habitudes reflétaient des générations de privilèges. Au moment où il prend la parole, presque tout a disparu. La saga familiale commence après l’effondrement de la famille.
Publié en portugais en 2009 sous le titre Leite derramado, le roman condense plus d’un siècle de changements au Brésil en un monologue décousu. Chico Buarque n’organise pas cette histoire selon une chronologie figée. Eulálio oscille entre l’enfance, le mariage, la violence politique, la ruine financière et un présent inconfortable. Une personne mentionnée comme étant en vie peut bientôt être évoquée comme décédée.
C’est cette instabilité qui confère à Quand je sortirai d’ici sa forme inhabituelle. Le lit d’hôpital ressemble à une scène finale d’où un narrateur tente de faire ressurgir tout un monde disparu. La mémoire s’étend à mesure que l’avenir se rétrécit. Pourtant, le souvenir n’offre aucun refuge fiable. Chaque retour modifie l’histoire, mettant à nu ce que le narrateur ne peut comprendre ou refuse d’admettre. Le résultat est à la fois intime et historique. Un homme mourant parle de lui-même, tandis que les ruines de l’image qu’il se fait de lui-même révèlent la société qui l’a créé.

La mémoire tourne en rond
Eulálio ne se souvient pas de manière linéaire. Les images reviennent comme des refrains musicaux : un manoir familial, la mort de son père, les vêtements de Matilde, un domaine de son enfance, les noms de ses descendants et des biens qui n’existent plus. Chaque répétition ajoute ou supprime un détail. La contradiction devient le rythme du souvenir.
La forme peut sembler déroutante. Les générations partagent des noms, les interlocuteurs changent sans crier gare et des périodes distinctes se confondent. Peu à peu, des schémas se dessinent. Ce qu’Eulálio répète a son importance, mais ce qu’il modifie en a tout autant.
Cette narration circulaire maintient Quand je sortirai d’ici au plus près de la conscience. La vieillesse n’apporte pas une sagesse sereine. Elle estompe les frontières entre mémoire, fantasme, désir et histoire héritée. Eulálio est peut-être en train de raconter quelque chose dont il a été témoin, de répéter la mythologie familiale ou de panser une blessure à son orgueil.
Un labyrinthe familial plus impitoyable apparaît dans 👉 Absalon, Absalon ! de William Faulkner. Les deux romans reconstituent le déclin d’une maison privilégiée à travers des récits instables. Pourtant, l’œuvre plus courte de Buarque recourt à une légèreté comique et à des récurrences rapides, là où Faulkner crée une densité monumentale.
Le lecteur devient ainsi un auditeur actif. Nous assemblons une vie à partir de variations plutôt que d’accepter une version définitive. Le manque de fiabilité n’est pas une énigme dotée d’une solution finale. C’est la manière dont le roman montre comment l’identité survit à travers des récits qui ont été racontés trop souvent pour rester intacts. À la fin, l’incertitude ne rend pas les souvenirs d’Eulálio dénués de sens. Elle les rend humains, révélant les pressions émotionnelles qui déforment sans cesse le passé.
Matilde reste et disparaît
Au cœur émotionnel de Quand je sortirai d’ici se trouve Matilde, la jeune épouse d’Eulálio. Elle est vive, sensuelle, sensible à la musique et moins réservée que les femmes que sa famille respecte. Sa présence ébranle les codes de couleur, de classe et de comportement qui sous-tendent son identité héritée.
Eulálio insiste sur son amour, mais ses souvenirs révèlent une possessivité. Il observe Matilde, interprète ses vêtements, en veut à l’attention qu’on lui porte et tente de contrôler la signification sociale de son corps. Le désir se transforme sans cesse en surveillance. Sa jalousie transforme chaque geste en preuve de ses craintes.
Puis elle disparaît. Le narrateur propose plusieurs explications possibles. Elle a peut-être quitté, est tombée malade, est morte ou a entamé une autre vie à son insu. Aucune hypothèse ne se confirme. La femme disparue devient le vide autour duquel s’articule son siècle de discours.
L’univers brésilien de 👉 Gabriela, clou de girofle et cannelle de Jorge Amado offre un contraste utile. Les deux romans relient la vitalité féminine aux frontières raciales et de classe, bien que *Gabriela* s’inscrive dans une comédie sociale plus vaste. Matilde touche les lecteurs à travers un mari dont le désir la déforme sans cesse.
Cette limitation est délibérée. La femme absente révèle les limites de la mémoire masculine. Eulálio décrit les gestes de Matilde mais ne peut lui accorder une voix indépendante de son désir. Un chagrin authentique ne suffit pas à rendre son récit complet.
Ce qui apparaît d’abord comme une chronique d’un statut perdu devient peu à peu une histoire d’amour brisée par la possession. Matilde survit avec le plus de vivacité là où Eulálio ne parvient pas à s’approprier sa signification.

Le privilège survit à la fortune
Eulálio a perdu le monde qui confirmait son rang, mais pas son langage. Il évoque les noms de famille, les relations européennes, les domestiques, les biens immobiliers et les mœurs raffinées. Même à l’hôpital, il s’attend à ce que ses ancêtres lui rendent ses privilèges.
C’est ce décalage qui est à l’origine d’une grande partie de l’humour de Quand je sortirai d’ici. Ses offres et ses promesses reposent sur des maisons déjà démolies et des terres déjà expropriées. L’avenir qu’il propose est financé par une richesse disparue. Le sentiment de droit survit à son fondement économique.
L’humour ne rend jamais ce déclin anodin. La famille d’Eulálio a accumulé son statut grâce à l’esclavage, à l’influence politique, au travail inégalitaire et à la proximité du pouvoir. Les générations suivantes dilapident la richesse, s’engagent dans des arrangements corrompus ou ne parviennent pas à comprendre la société qui se forme autour d’elles. La chute est personnelle, mais ses origines sont structurelles.
La propriété prend un sens différent dans 👉 Une maison pour monsieur Biswas de V. S. Naipaul. M. Biswas cherche un foyer susceptible de lui garantir son indépendance, tandis qu’Eulálio considère les maisons comme la preuve d’une supériorité héritée. L’un construit son identité contre la dépendance. L’autre ne peut imaginer d’identité après le privilège.
Le roman évite un simple renversement de situation dans lequel la pauvreté engendrerait automatiquement une prise de conscience morale. La situation financière détériorée d’Eulálio ne corrige pas sa vision du monde. La perte lui enseigne plus facilement le regret que la justice.
Cette cécité accentue la satire. Une classe sociale peut perdre son manoir tout en conservant les habitudes qui ont rendu ce manoir possible. Le déclin transforme l’environnement d’Eulálio, mais sa hiérarchie intérieure reste obstinément en place.
La race se cache derrière l’affection
Les contradictions les plus marquantes de Quand je sortirai d’ici concernent la race. Eulálio se considère comme exempt de préjugés tout en reproduisant les a priori d’une élite blanche. Il traite l’attirance ou l’affection envers les personnes noires comme la preuve que les préjugés ont disparu. Le déséquilibre des pouvoirs qui l’entoure reste invisible.
Le teint plus foncé de Matilde exacerbe ce conflit. Eulálio la désire, mais il l’évalue également à l’aune des attentes familiales et des catégories sociales. Sa jalousie est empreinte d’angoisse raciale, surtout lorsque la liberté de Matilde menace l’identité dont il a hérité. L’amour n’efface pas automatiquement les préjugés. Il peut coexister avec le besoin de classer et de contrôler.
La même cécité transparaît dans les souvenirs des domestiques et des descendants d’esclaves. Eulálio se remémore une intimité transcendant les barrières raciales sans reconnaître pleinement la contrainte ni l’inégalité. Son ton affectueux peut donc s’avérer plus troublant qu’une hostilité ouverte. Il lui permet de se placer en dehors de l’histoire dont il a tiré profit.
Quand je sortirai d’ici aborde cette question par la mise à nu plutôt que par la correction. Aucun narrateur extérieur ne s’arrête pour expliquer chaque préjugé. Les lecteurs doivent percevoir le décalage entre ce qu’Eulálio croit de lui-même et ce que ses propos révèlent. Son innocence est l’une de ses fictions les plus puissantes.
Cette approche confère au roman une profondeur historique. L’esclavage ne se limite pas à un passé révolu. Ses hiérarchies se répercutent sur la propriété, les relations domestiques, la mémoire familiale et les notions d’apparence respectable. La voix du vieil homme devient une archive d’attitudes qui survivent à la modernisation politique. La question raciale n’est pas secondaire par rapport à l’histoire familiale. Elle détermine qui peut posséder, se marier, commander, hériter et rester dans les mémoires.

Le Brésil change autour d’une famille – Quand je sortirai d’ici
La vie d’Eulálio croise l’ambition républicaine, l’expansion urbaine, la dictature, la résistance et les inégalités contemporaines. Ces périodes transparaissent à travers les fortunes familiales, les décès, les quartiers disparus et la violence transformée. L’histoire nationale s’immisce à travers les ravages domestiques.
La famille d’Assumpção s’adapte mal car elle considère les privilèges historiques comme une loi naturelle. Chaque génération répète une partie de l’ancien schéma dans un contexte modifié. Les titres perdent de leur autorité, les biens disparaissent et l’influence politique devient moins sûre. Pourtant, la corruption et la hiérarchie trouvent des formes modernes.
Un descendant s’engage dans la résistance à la dictature. Un autre évolue dans le monde de la drogue et de la violence urbaine. Des noms similaires font se confondre les destins individuels, suggérant à la fois une continuité et la mémoire défaillante d’Eulálio. La famille ne se contente pas de passer de l’aristocratie à la pauvreté. Elle traverse les transformations du pouvoir brésilien.
Les vastes histoires sociales de 👉 Rabbit est riche de John Updike se déroulent dans un contexte américain très différent, mais la comparaison met en lumière la manière dont un foyer privé peut refléter les changements nationaux. Updike suit la prospérité matérielle d’une époque particulière, tandis que Quand je sortirai d’ici retrace le prestige longtemps après la disparition du monde qui le sous-tendait.
Buarque conserve une approche politique subtile. Le roman ne réduit jamais Eulálio à un symbole à sens unique. Son désir intime reste émotionnellement réel. Une nation est présente sans pour autant engloutir l’individu. Cet équilibre renforce Quand je sortirai d’ici. L’histoire brésilienne devient une pression sur le langage et la mémoire. Une voix révèle un siècle qu’elle ne peut pleinement comprendre.
Un monologue à la mémoire musicale
Les courts chapitres du roman se déploient comme des blocs de discours continus. Les transitions s’opèrent par le son, l’association et la répétition d’images plutôt que par une explication formelle. Un mot ouvre une scène antérieure ; un objet évoque une personne ; un nom se glisse dans une autre génération. La prose se souvient comme une chanson.
Cette qualité musicale convient à un roman écrit par un auteur également connu pour ses compositions musicales, mais Quand je sortirai d’ici ne repose pas sur la connaissance de la musique de Buarque. Ses effets sont purement littéraires. La répétition crée une attente, puis un détail modifié vient ébranler ce que le lecteur croyait établi.
Les fragments intimes de 👉 Le Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa offrent un autre modèle d’identité créée par un discours discontinu. Les fragments de Pessoa sont plus méditatifs et abstraits. Le monologue d’Eulálio est social, incarné et peuplé de fantômes familiaux. Les deux livres, cependant, font de l’instabilité une partie intégrante de la vérité de celui qui parle.
La traduction anglaise d’Alison Entrekin préserve une voix qui peut paraître raffinée, enfantine, arrogante, tendre et confuse en l’espace de quelques phrases. Ce jeu de nuances est essentiel. Si Eulálio n’était que haineux, le roman deviendrait une simple mise en accusation. S’il n’était que charmant, sa critique s’évanouirait.
Au contraire, humour et malaise coexistent. La voix séduit tout en se mettant à nu. Les lecteurs peuvent éprouver de la Tendresse pour un vieil homme abandonné tout en rejetant le monde qu’il idéalise.
Cette réaction partagée constitue la réussite formelle du roman. Le monologue ne nous demande pas de faire confiance à Eulálio. Il nous invite à rester suffisamment attentifs pour entendre l’histoire qui se cache derrière ses échappatoires.

Citations tirées de Quand je sortirai d’ici
- « Quand je sortirai d’ici, nous nous marierons à la ferme où j’ai passé mon enfance heureuse. » Eulálio s’adresse à une infirmière comme si le désir pouvait effacer l’âge, la maladie et les circonstances. Cependant, la ferme promise appartient au souvenir, et non à son présent. Cette phrase établit donc le principe directeur de son monologue : il transforme le souvenir en un avenir imaginaire et attend d’une autre personne qu’elle y entre.
- « Le prénom de mon arrière-arrière-arrière-grand-père portugais, Eulálio, transmis par mon arrière-arrière-grand-père, mon arrière-grand-père, mon grand-père et mon père, était pour moi moins un prénom qu’un écho. » La généalogie semble grandiose, mais le terme « écho » transforme l’héritage en une répétition qui s’affaiblit. De plus, un prénom qui traverse les générations suggère une famille incapable de s’imaginer en dehors de sa lignée et de son statut. À l’époque du narrateur, la continuité est devenue à la fois identité et piège.
- « À mesure que l’avenir se rétrécit, les plus jeunes doivent s’entasser tant bien que mal dans un coin de mon esprit. » Cette métaphore spatiale donne au vieillissement une dimension architecturale. Tandis que le passé s’étend comme un salon, les descendants s’entassent dans un coin qui rétrécit, et Eulálio ne leur accorde de valeur que pour la place qu’ils occupent dans son histoire personnelle. Par conséquent, cette phrase rend compte à la fois de son esprit, de son égocentrisme et de sa chronologie de plus en plus instable.
Anecdotes sur Quand je sortirai d’ici
- Le roman s’intitulait à l’origine Leite derramado : Companhia das Letras a publié le quatrième roman de Chico Buarque au Brésil le 25 mars 2009. La 🌐 fiche originale de l’éditeur confirme que le titre portugais est à l’origine de l’expression anglaise.
- Un lit d’hôpital devient la scène narrative : Eulálio Assumpção, centenaire, s’adresse aux infirmières, à sa fille et parfois à personne en particulier. Par conséquent, Quand je sortirai d’ici dégage une atmosphère à la fois intime et théâtrale, car chaque souvenir cherche à trouver un public.
- La traduction restitue le rythme musical de l’ouvrage : Alison Entrekin a traduit le roman en anglais, comme le confirme 🌐 Grove Atlantic. Sa version préserve les répétitions, les revirements et le rythme suggestif de l’œuvre sans ordonner artificiellement les souvenirs d’Eulálio.
- Une famille retrace les transformations du Brésil : La lignée des Assumpção, issue des privilèges coloniaux et de la richesse liée à l’esclavage, sombre dans la ruine et la criminalité. Ainsi, la généalogie fait office d’histoire. Les lecteurs qui apprécient le déclin dynastique peuvent poursuivre avec 👉 Les Buddenbrook de Thomas Mann.
- La mémoire fonctionne par révision, et non par restitution : Eulálio répète des épisodes en modifiant certains détails, notamment lorsqu’il explique la disparition de Matilde. De plus, chaque version met en lumière le désir, la jalousie ou l’instinct de survie. Cette structure récursive crée une affinité naturelle avec 👉 Du côté de chez Swann de Marcel Proust.
- Cette expérience a été récompensée par des prix prestigieux : le livre a remporté le Prix Portugal Telecom et le titre de « Livre de l’année Jabuti ». Parallèlement, Roberto Alvim l’a adapté pour la scène, et une 🌐 étude de Cambridge examine comment cette adaptation théâtrale a mis en lumière son héritage oligarchique.
Ce qui ne peut être retrouvé
Le titre anglais évoque le conseil bien connu de ne pas pleurer sur le lait renversé. Le regret ne peut ramener ce qui a été gaspillé. Dans Quand je sortirai d’ici, cependant, les pertes sont trop graves pour que ce proverbe apporte un réconfort facile. L’amour, la richesse, les opportunités politiques, le savoir familial et des vies entières sont irrémédiablement perdus.
Eulálio s’exprime comme si le récit pouvait les rassembler à nouveau. Chaque répétition restaure brièvement une maison, une position sociale ou la présence de Matilde. Pourtant, les mots confirment également la distance. La mémoire récupère des images, mais pas la possession.
La compassion de Quand je sortirai d’ici permet cet effort impossible sans pour autant cautionner l’image qu’Eulálio se fait de lui-même. Il est solitaire, drôle, plein de préjugés, aimant et malhonnête envers lui-même. La vulnérabilité ne peut effacer sa responsabilité.
Quand je sortirai d’ici refuse également la nostalgie d’une élite en déclin. Ce monde perdu recelait beauté et intimité, mais il reposait sur l’exploitation. Le pleurer sans jugement reviendrait à répéter l’erreur d’Eulálio. Considérer son effondrement comme une pure justice reviendrait à ignorer les décombres humains portés par les générations suivantes.
La fin ramène la voix près de son point de départ, circulant entre la mort ancestrale et la disparition personnelle. Le passé n’a pas de version finale corrigée. Il reste un salon où les vieilles histoires changent de place dès que celui qui parle détourne le regard.
C’est pourquoi la longueur modeste du roman recèle une telle ampleur. Un monologue à l’hôpital devient une histoire d’amour, une chronique familiale et un bilan national. Quand je sortirai d’ici trouve l’histoire dans les préjugés, les répétitions et le deuil inachevé de ceux qui se méprennent sur leur place au sein de celle-ci.